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Création textuelle et graphique, à quatre mains.

lundi 05 février

The Princess Bride - Le Bébé de Bouton d'Or, Une Explication - 1

Le bébé de Bouton d’Or[1]

Une explication

Vous vous demandez probablement pourquoi je n’ai abrégé que le premier chapitre. La réponse est simple : je n’ai pas été autorisé à faire plus. L’explication suivante est assez personnelle, et je suis désolé de vous imposer ça. Une partie de ceci – plus qu’une partie, la majorité – fut douloureuse quand cela arriva, ça l’est encore alors que je l’écris. Je ne m’en sors pas si bien tout le temps, mais je ne peux pas m’en empêcher. Morgenstern était toujours honnête avec son public. Je ne pense pas que je puisse être moins que ça pour vous…

*                                                                   *                                                                     *

Mes problèmes commencèrent il y a vingt-cinq ans avec la scène des retrouvailles.

Vous vous souvenez, dans mon abrègement de The Princess Bride, quand Bouton d’Or et Westley sont réunis juste avant les Marais de Feu, j’y ai mis mon grain de sel et j’ai dit que je pensais que Morgenstern avait trompé ses lecteurs en n’incluant pas une scène de retrouvailles pour les amoureux alors j’ai écrit ma propre version et écrivez si vous voulez une copie. (Pages 93 à 95 de cette édition.)

Mon ancien grand éditeur Hiram Haydn pensait que j’avais tort, que si on abrégeait quelqu’un on ne pourait soudainement commencer à utiliser ses propres mots. Mais j’aimais beaucoup ma scène de retrouvailles. Alors, pour me taquiner, il m’a laissé mettre cette note dans le livre pour qu’on me la demande.

Personne – je vous prie de me croire – personne ne pensait que quelqu’un allait en fait demander ma version. Mais Harcourt, le premier éditeur, fut submergé, et plus tard Ballantine, l’éditeur de poche, fut encore plus submergé. J’adorais ça. Des éditeurs qui doivent dépenser de l’argent. Ma scène de réunion était sûre de partir au courrier – mais pas une ne fut jamais envoyée.

Ce qui suit est la lettre d’explications que j’ai écrite et que fut envoyée aux dizaines de milliers de personnes qui avait écrit pendant toutes ses années pour avoir la scène.

Cher lecteur,

Merci d’avoir écrit et non, ceci n’est pas la scène des retrouvailles, à cause d’un certain empêcheur de tourner en rond nommé Kermit Shog.

Aussitôt que les livres furent imprimés, j’ai reçu un appel de mon avocat, Charley (vous ne vous rappelez peut-être pas, mais Charley est celui que j’ai appelé de Californie pour qu’il sorte dans le blizzard et achète The Princess Bride chez le bouquiniste). Enfin, il commence habituellement avec un peu d’humour talmudique, des blagues de sage, seulement cette fois il dit simplement : « Bill, je pense que tu ferais mieux de venir ici, » et, avant que je puisse dire « pourquoi ? »,  il ajoute : « Tout de suite si tu peux. »

Paniqué, je pars en flèche, me demandant qui avait pu mourir, est-ce que j’ai foiré ma déclaration d’impôts, quoi ? Sa secrétaire me laisse entrer dans son bureau et Charley dit : « Voici M. Shog, Bill. »

Et il est là, assis dans un coin, les mains sur son porte-documents, ressemblant exactement à une version huileuse de Peter Lorre[2]. J’ai vraiment cru qu’il allait dire : « Donne-moi le faucon, il le faut, ou je serai forcé de te tuuuer. »

« M. Shog est avocat, » continue Charley. Et ce qui suivit fut dit avec insistance : « Il représente les biens Morgenstern. »

Qui le savait ? Qui aurait pu rêver qu’une telle chose existait, les biens d’un homme mort depuis au moins un million d’année et dont personne n’entend parler ici de toute façon ? « Peut-être me donnerez-vous le faucon maintenant » dit M. Shog. Ce n’est pas vrai. Ce qu’il dit c’est : « Peut-être voulez-vous quelques mots en privé avec votre client, » et Charley hocha la tête et il sortit et une fois qu’il fut dehors j’ai dit : « Charley, mon Dieu, je n’ai jamais imaginé… » et il a dit : « Et Harcourt ? » et j’ai dit : « Ils n’en ont jamais parlé, » et il a dit : « aïe », le grincement que font les avocats quand ils savent qu’ils soutiennent un perdant. « Qu’est-ce qu’il veut ? » dis-je. « Un rendez-vous avec M. Jovanovitch, » répondit Charley…

Il s’est trouvé que Kermit Shog ne voulait pas seulement un rendez-vous avec William Jovanovitch, le brillant homme qui dirigeait l’entreprise. Il voulait aussi une incroyable somme d’argent et il voulait aussi que la version non abrégée du The Princess Bride soit imprimée à un énorme nombre d’exemplaires (100 000), et, bien sûr, l’idée que la petite personne que j’étais envoie la scène de retrouvailles mourut ce jour-là.

Mais le procès commença. Il dura des années, au grand total treize – seulement onze me concernant directement. C’était horrible, mais la bonne chose c’est que le copyright du Morgenstern s’arrêtait en 1978. Alors j’ai dit à tout le monde qui avait écrit pour avoir la scène de retrouvailles que leurs noms étaient sur une liste et conservés et quand 1978 serait passé, voilà[3]… mais je me trompais à nouveau. Voici un passage de la lettre suivante que j’ai envoyée à tous les gens qui avaient demandé la scène de retrouvailles.

Je suis vraiment désolé de tout ça mais vous connaissez l’histoire qui finit par : « Ignorer le précédent message, un autre va suivre » ? Eh bien, vous devez ignorez l’idée que le copyright du Morgenstern s’arrêtait en 1978. C’était définitivement une gaffe mais M. Shog, étant florin, avait des problèmes, naturellement, avec notre système numérique. Le copyright s’arrête en 1987, pas 1978.

Pire, il mourut. M. Shog, je veux dire. (Ne me demandez comment vous auriez pu le savoir. C’était facile. Un matin il a juste arrêté de transpirer, et c’était fini.) Ce qui fait que c’est pire, c’est que toute l’affaire est maintenant dans les mains de son gamin, nommé – attendez, vous allez voir – Mandrake Shog. Mandrake se déplace avec tout le brio et la vitesse d’un lézard aplati sur la berge d’une rivière.

La seule bonne chose qui soit arrivée dans tout ce bordel, c’est que j’ai finalement réussi à jeter un coup d’œil au Bébé de Bouton d’Or. Là-haut à Columbia, ils pensent qu’il est définitivement supérieur à The Princess Bride dans le contenu satirique. Personnellement, je n’ai pas d’attachement émotionnel pour celui-ci, mais c’est une vachement bonne histoire, pas de doute.

C’est marrant, en regardant en arrière, à ce moment-là, je n’avais vraiment aucun intérêt pour Le Bébé de Bouton d’Or.

Beaucoup de raisons, mais parmi elles celle-ci : j’écrivais mes propres romans alors. Pour vous faire comprendre, je suppose que je dois vous dire ce que j’ai fait avec The Princess Bride. Je sais que la couverture dit : « abrégé par » et, oui, je saute de « meilleur passage » en « meilleur passage ». Mais c’était vraiment bien plus que ça.

The Princess Bride de Morgestern est un manuscrit de mille pages. Je l’ai réduit à trois cents. Mais je n’ai pas juste coupé ses interludes satiriques. J’ai fait des élisions constamment. Et il y avait des tas de choses, quelque fois merveilleuses, dont je me suis débarrassé. Exemple : la terrible enfance de Westley et comment il est devenue le garçon de ferme. Exemple : comment le Roi et le Reine allèrent voir Max le Miraculeux parce qu’ils savaient qu’ils avaient plus ou moins donné naissance à un monstre (Humperdinck), et qu’est-ce que Max pouvait y faire ? L’échec de Max mena à son licenciement, qui, en retour, mena à sa crise de confiance. (Sa femme, Valérie, dit à Inigo : « Il a peur d'être fini, que les miracles aient disparus de ses doigts qui avaient été grandioses... » (p. 152 dans cette version.)

J’ai pensé que tout ceci, si excitant et émouvant comment le reste, était loin du centre de l’histoire. Je suis resté sur le grand amour et la grande aventure et je pense que j’ai eu raison de le faire. Et je pense que les résultats l’ont prouvé. Morgenstern n’a jamais eu de lectorat pour son livre – excepté en Florin, bien sûr. Je l’ai amené aux gens partout et, avec le film, à une encore plus grande audience. Alors, oui, je l’ai abrégé.

Mais, je suis désolé, je lui ai donné forme. Je l’ai aussi amené à la vie. Je ne sais pas comment vous voulez appeler ça, mais quoi que j’aie fait, c’est sûrement quelque chose.

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Donc Le Bébé de Bouton d’Or n’était pas pour moi à ce moment-là. La somme de travail était déjà une raison. Cela aurait voulu dire des milliers d’heures de travail. Mais ce n’était rien comparé aux attaques constantes de Shog. Procès après horrible procès, et chaque fois je devais me défendre, faire une déposition, ce que j’ai vraiment trouvé détestable parce que c’était toujours des attaques contre mon honnêteté.

J’avais eu, à ce moment-là, assez de Morgenstern pour un moment.

Je n’avais pas non plus lu Le Bébé de Bouton d’Or. Je me suis retrouvé à l’université de Columbia une après-midi – je donne mes articles à Columbia – et un jeune Florin s’arrêta, me tendit une rapide traduction pour que j’y jette un coup d’œil. Le titre complet du livre est celui-ci : Le Bébé de Bouton d’Or : le glorieux examen du courage confronté à la mort du cœur par S. Morgenstern. Il y avait une très bonne page d’ouverture, mais c’est à peu près tout ce dont je me rappelle. Ça n’était rien qu’un autre livre pour moi alors. Il n’avait pas pris de place dans mon cœur.

Pas encore.

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Alors qu’est-ce qui a changé les choses ?

Pour dire la vérité, et je ferais bien, ma vie cette dernière douzaine d’années a été, comment puis-je le dire, quel est le contraire d’étourdissant ? Oh, j’ai écrit plein de scénarios et quelques essais, mais je n’ai pas écrit de roman, et s’il vous plait rappelez-vous que c’est douloureux pour moi parce que dans mon cœur c’est ce que je suis, un romancier, un romancier qui se trouve être un auteur de scénarios. (Je déteste quand je rencontre des gens quelque fois et ils disent : « Eh bien, quand sort le prochain livre ? » et je fais toujours un sourire et je mens en disant que je suis dans la dernière ligne droite maintenant.) Et les films dans lesquels j’ai été impliqué – en dehors de Misery – ont tous amené leur part de déception.

Je vis seul ici à New York, dans un bon hôtel, service de chambre vingt-quatre heures sur vingt-quatre, tout ça est génial, mais je sens, quelque fois, que quoi que j’aie écrit un jour qui était peut-être de quelque qualité, eh bien, peut-être ces jours sont finis.

Mais pour équilibrer le mauvais, il y a toujours mon fils, Jason.

Vous vous rappelez tous que quand il avait dix ans il était ce ballon sans humour se dandinant ? Eh bien ça c’était sa période maigre. Helen et moi nous battions tout le temps à ce sujet.

Il venait de dépasser les 130 kg quand il eut quinze ans. J’étais rentré du boulot plus tôt, j’avais crié pour signaler ma présence, je me dirigeais vers le cellier quand j’ai entendu ce son à fendre le cœur…

… sanglots…

… venant de la chambre du gamin. J’ai pris une respiration, je suis allé à sa porte, j’ai frappé. Jason et moi n’étions pas très proches à ce moment-là. La vérité c’est qu’il ne faisait pas vraiment attention à moi. Il se rendait à peine compte de mon existence, pissait sur les films que j’écrivais, ne rêvait pas d’ouvrir aucun de mes livres. Cela me tuait, bien sûr, je ne le montrais pas.

« Jason ? » dis-je devant la porte.

Les horribles sanglots continuèrent.

« Qu’est-ce qu’il y a ?

- Tu ne peux rien y faire… personne ne peut rien y faire… rien ne peut rien y faire… » Et puis ce pitoyable wahhhhhh…

Je savais que la dernière personne qu’il voulait voir c’était moi. Mais je devais entrer. « Je promets de ne le dire à personne. »

Il vint rouler dans mes bras, son visage enflammé et tordu. « Oh, Papa, je suis laid et je n’ai pas d’ami et toutes les filles se moquent de moi parce que je suis si gros. »

Je dus retenir des larmes moi-même – parce que c’était si vrai, vous voyez. J’étais coincé à ce moment. Je ne savais pas s’il voulait entendre la vérité venant de moi ou pas. Finalement, je dus le dire : « Qui s’en occupe ? lui dis-je. Moi, je t’aime. »

Il me serra si fort. « P’a, réussit-il à dire, P’a, » la première fois qu’il m’appelait comme ça, ses larmes chaudes sur ma peau.

Ce fut notre tournant.

Dans les vingt dernières années, personne n’aurait pu demander un meilleur fils. Plus, Jason est le meilleur ami que j’ai au monde. Mais le moment décisif arriva le lendemain.

Je l’emmenai à la librairie Strand, sur Broadway et la 12e rue, où je vais souvent, pour des recherches surtout, et nous étions sur le point d’entrer quand il s’arrêta et montra une photo dans la vitrine, la couverture d’un livre de photos.

« Je me demande qui c’est ? dit Jason en la fixant.

- C’est un culturiste autrichien, qui essaye de devenir acteur. Je l’ai rencontré quand j’étais à L.A. la dernière fois. Il veut être Fezzik si The Princess Bride est jamais tourné. » (Nous étions à la fin des années 1970, il y a vingt ans. Schwarzenegger n’était rien alors, mais quand The Princess Bride fut finalement tourné, il était une si grande star que nous ne pouvions nous le payer.) « Je l’aime bien. C’est un jeune homme très intelligent. »

Jason ne pouvait quitter la photo des yeux.

Puis j’ai dis ce que je pense avoir été les mots magiques : « Il était grassouillet avant lui aussi. »

Jason me regarda. « Je ne pense pas, » dit-il.

Je ne le pensais pas non plus, mais ça ne faisait pas de mal de le dire.

« C’est venu dans la conversation, dis-je. Il a dit qu’il était allé aussi loin que possible dans le monde du culturisme. Ce qui l’avait poussé c’était qu’il n’aimait pas comment il était quand il était jeune. » Un aparté sur Arnold, que je parie que vous ne savez pas : il était ami avec André le Géant. (Je suppose que tous les types forts se connaissent.) C’est une histoire qu’il m’a racontée. Je l’ai utilisée dans la nécro que j’ai écrite quand André, hélas, mourut.

André invita un jour Schwarzenegger dans une salle au Mexique où il se produisait devant 25 000 fans en délire, et après avoir épinglé son adversaire, il fit signe à Schwarzenegger ne monter sur le ring.

Alors à travers le vacarme, Schwarzenegger monta. André dit : « Enlève ta chemise, ils sont tous fous d’envie que tu retires ta chemise, je parle espagnol. » Alors Schwarzenegger, embarrassé, fit ce qu’André lui disait. Il enleva sa veste, sa chemise, son t-shirt, et il commença à prendre des poses. Et puis André alla à son vestiaire pendant que Schwarzenegger retourne près de ses amis.

Et tout ça n’était qu’une bonne blague. Dieu sait ce que la foule criait, mais ce n’était pas pour que Schwarzenegger se déshabille à moitié et prenne la pose : « Personne n’en avait rien à f… que j’enlève ma chemise ou pas, mais je me suis fait avoir. André pouvait toujours vous avoir. »

« Je me demande combien coûte ce livre de photos ? » dit alors Jason. (Nous sommes toujours devant Strand, souvenez-vous, et nous ne le savions pas, mais la terre avait bougé.)

Êtes-vous surpris d’apprendre que je le lui ai acheté ?

Voici ce qui arriva à Jason dans les deux années suivantes : il passa de 139 kg à 104 kg. Il passa de un mètre soixante-sept à un mètre quatre-vingt-onze. Il avait toujours été dans les premiers dans sa classe à Dalton, mais maintenant, robuste et magnifique, il était populaire aussi.

Voici ce qui arriva à Jason dans les années après ça. Université, école de médecine, la décision d’être un psy comme sa maman. (Excepté que la spécialité de Jason c’est thérapie sexuelle.) Le magazine New York le rangea dans les premiers et il rencontra aussi sa charmante ami de Wall Street, Peggy Henderson, et ils se sont joyeusement marriés.

Et et et eurent un fils.

J’allai à l’hôpital aussitôt qu’il fut né. « Nous allons l’appeler Arnold, » me dit Peggy, le tenant dans ses bras.

« Parfait, » dis-je. La vérité c’est que, visiblement, j’espérais qu’ils se rappelleraient de moi aussi, d’une certaine façon. Mais quand c’est fait c’est fait.

« C’est ça, dit Jason. William Arnold. » Et il prit Willy et le mit dans mes bras.

Grand moment de ma vie.

*                                                                   *                                                                     *

Pour ceux d’entre vous qui n’ont pas déjà jeté le livre à travers la pièce de frustration, laissez-moi vous expliquer ce que tout ceci à vraiment à faire avec la raison pour laquelle il n’y a que le premier chapitre du Bébé de Bouton d’Or. Et je promets d’y arriver si vite que vous n’y croirez pas.

Ok. Willy le petit garçon. Jason et Peggy vivent seulement à deux pâtés de maisons et je fais attention à ne pas les rendre fous, mais je n’ai jamais eu de petit-fils avant. Pas un jouet de chez Zitomer[4] ne m’échappait. Pas une des ses toux ne me garda éveillé toute la nuit à lire dans mes encyclopédies de médecine.

Je ne pouvais, visiblement, rien lui refuser.

C’est pourquoi mon comportement dans le parc fut si étrange. Magnifique journée de printemps, Peggy et Jason se tiennent la main devant, moi et le Willy de sept ans jouons avec une balle Wiffle[5] derrière. Nous sommes déjà allés voir des matchs des Knicks[6] ensemble. (J’avais des tickets pour toutes les saisons depuis que Hubie Brown[7] était venu sur terre pour me détruire.)

« Nous avons quelque chose à te demander, commença Jason.

- Devinez ce que nous venons de finir la nuit dernière ? continua Peggy. The Princess Bride. Nous l’avons lu à haute voix à tour de rôle. »

Essayant d’être décontracté, j’ai demandé au petit ce qu’il pensait de la chose.

« C’était bien, répondit Willy. Sauf la fin.

- Je n’aime pas la fin plus que ça non plus, dis-je. Plains-toi à M. Morgenstern.

- Non, non, expliqua Peggy. Il n’a pas été déçu par la fin. Il a été déçu que cela finisse. »

Pause. Nous marchâmes en silence.

« Je lui ai parlé de la suite, P’a, » dit alors Jason.

Peggy hocha la tête. « Il était vraiment excité. »

Et puis mon Willy a dit : « Tu me la lis ? »

Je savais qu’à ce moment-là j’avais perdu. Je me souviens exactement de ma peur – et si je ne peux le ramener à la vie cette fois-ci ? Et si je le trahis ? Nous trahis tous les deux ?

« C’est ce que nous voulons te demander, Papa. Willy veut que tu lui lises Le Bébé de Bouton d’Or. Nous voulons tous que tu le fasses.

- Eh bien, c’est dommage pour "nous", n’est-ce pas ? commençai-je un peu trop fort. C’est certainement dommage que "nous" ne puissions pas tout avoir, n’est-ce pas ? Vous devriez tous vous habituer à être déçus, » et avant de faire quoi que ce soit de pire, j’ai regardé ma montre, je fis signe que je devais y aller, je partis, je rentrai à la maison, je suis resté là, je n’ai pas répondu au téléphone, je me suis fait livré chinois de chez Pig Heaven de bonne heure, j’ai commencé à boire, j’étais fait à minuit.

Et je me suis réveillé avant l’aube en plein rêve, si vivace ; je sortis sur ma terrasse, j’ai marché, j’essayais de comprendre le rêve, et encore plus, j’imagine, ma vie et comment je l’avais foutue en l’air.

C’était un souvenir de cette seconde pneumonie, et Helen me lisait le scénario du film – seulement cette fois-ci elle était jeune et merveilleuse, et aussi elle pleurait.

Sur la terrasse je sus pourquoi – nous sommes tous les écrivains de nos propres rêves – elle était moi, elle était moi qui pleurais pour moi, pour ce que j’étais devenu. Et puis je me suis rappelé qu’elle ne lisait pas The Princess Bride, elle lisait quelque chose sur Fezzik et le fou sur la montagne, le commencement du Bébé de Bouton d’Or, et j’ai réalisé que par deux fois j’avais déjà failli mourir et Morgenstern était venu me sauver et maintenant il était de nouveau là, me sauvant encore, parce que je savais ceci, me tenant debout devant la ville pendant que le soleil se levait : je serai un vrai écrivain une fois de plus, pas seulement un chnoque avec une Underwood[8], comme les scénaristes sont toujours vus Là-Bas.

Je ne pensais pas être prêt à aller de 0 à 100km/h, à commencer un roman à partir du début. Je ne me sentais pas capable de tout faire, comme je l’avais fait pendant mes trente ans d’écriture.

Laissez-moi vous expliquer ce que je n’étais pas prêt à faire.

Prenez Szell, le dentiste nazi dans Marathon Man (Olivier dans le film, n’était-il pas géant ? Vous rappelez-vous de la scène « c’est sans danger » avec les outils de dentiste ?). Il y a cette rue à Manhattan, la 47e entre la 5e et la 6e avenue, et je marchais le long de cette rue un jour, il y a des décennies, sur mon chemin vers quelque part, je ne rappelle plus, ça n’a pas d’importance, mais ce pâté de maisons s’appelle le « quartier des diamantaires ». Il est rempli d’un nombre incroyable de boutiques de diamants=, la plupart tenues par des Juifs, et sur la plupart d’entre eux, on peut voir qu’ils ont toujours leur numéro de camp de concentration. Je pensais ce jour-là quelle grande scène ça serait si je pouvais avoir un nazi marchant dans cette rue.

Quel nazi, je ne savais pas, mais j’ai commence à faire quelques recherches,  j’ai lu et j’ai questionné quelques personnes, et je suis finalement tombé sur le plus brillant d’entre eux, Mengele – le double docteur, il a un doctorat et il est docteur – on pensait alors qu’il vivait en Argentine, le type qui a fait les expériences sans cœur sur les jumeaux.

Ok, génial, j’ai mon homme… mais pourquoi risque-t-il tout pour venir dans 47e rue ? Je savais ceci : ça ne pouvait pas être pour aller au bal. Le type le plus recherché de la terre devait avoir une raison irréfutable.

Les années passent, avec Mengele accroché dans un coin de ma tête et petit à petit Babe commence à apparaître, le marathonien du titre. Puis il y a eu une rupture : j’ai lu qu’un chirurgien avait inventé une opération du cœur, quelque part, peut-être Cleveland, mais je pouvais le mettre à New York.

Oui ! Mengele vient au États-Unis, à New York, parce qu’il devait venir, pour sauver sa vie.

Brilliant.

Je vole le moment d’après parce que j’ai résolu mon plus gros problème et puis cela me frappe – idiot ! – quel genre de vilain est-ce que c’est s’il est si fragile au point d’avoir besoin d’une chirurgie cardiaque ? Mon Dieu, si quelqu’un le poursuit il pourrait chavirer sous l’effort.

Visiblement, deux années plus tard j’ai compris quelques petites choses et j’ai écrit le livre et j’ai écrit le film et la scène qui marche toujours le mieux, avec la scène de dentiste, c’est celle où Szell erre au milieu des Juifs.

Sur la terrasse ce matin je savais que je n’étais pas prêt à faire ce genre de voyage. Mais ce travail sur Le Bébé de Bouton d’Or était une parfaite étape pour moi. L’amener à la vie comme je l’avais fait avec The Princess Bride me donnerait confiance pour au moins redevenir ce que j’avais été.

Alors j’allais faire l’abrègement de la suite et puis faire mon propre roman et ça suffit le lever de soleil glacial, merci beaucoup. Une fois que les bureaux furent ouverts j’ai appelé Charley (toujours mon avocat) et je lui ai dit que je voulais abréger la suite plus que tout autre chose au monde et y avait-il un moyen à son avis que les héritiers Morgenstern arrêtent les hostilités ?

Il a dit la chose la plus surprenante : « Ils m’ont contacté aujourd’hui. Les Shogs. La fille de Kermit. C’est une jeune avocate, elle semble gentille et intelligente, et laisse-moi la citer : "Nous voulons faire la paix avec votre M. Goldman". »

Tennessee l’a très bien dit : « Quelques fois Dieu est là si vite[9]. »


[1] Buttercup’s Baby.

[2] Peter Lorre est un acteur, scénariste et réalisateur américain né en Autriche-Hongrie. Il est décédé en 1964. Il est particulièrement connu pour son rôle de Hans Beckert dans M le Maudit (M) de Fritz Lang en 1931. Il a également joué dans Le Faucon maltais (The Maltese Falcon) de John Huston en 1941.

[3] En français dans le texte.

[4] Zitomer est un magasin type Les Galeries Lafayette à New York.

[5] Une balle Wiffle est une balle en plastique perforée utilisée comme une balle de baseball pour jouer sur de petits terrains. C’est une marque déposée.

[6] L’équipe de basket-ball NBA de New York.

[7] Hubie Brown fut l’entraîneur de Knicks dans les années 1980 et sauva l’équipe de la faillite.

[8] Underwood est une marque de machine à écrire.

[9] Un tramway nommé désir (A Streetcar Nammed Desire) par Tennessee Williams, 1947.

Posté par Melie à 13:02 - The Princess Bride - Commentaires [0] - Permalien [#]

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